GABRIELLE LAROCHE

PIETA EN PIERRE SCULPTÉE POLYCHROMÉE ET DORÉE.
ORIGINE : FRANCE.
EPOQUE : XVème SIÈCLE.

Dimensions : hauteur : 96 cm, largeur : 47 cm, profondeur : 28 cm.
Pierre calcaire. Polychromie bien conservée.

Au milieu du XIVème siècle apparaît dans la vallée du Rhin le grand courant du mysticisme, largement diffusé par la pensée franciscaine.
L'art pathétique du Moyen Age fait alors une large place dans son iconographie à des thèmes qui ne sont ni esquissés dans les Evangiles, ni davantage issus du culte officiel, mais qui trouvent leur origine dans l'Evangile apocryphe de Nicodème.
Celui-ci introduit Marie, en l'annonçant comme étant présente à l'ensevelissement de son fils et lui prête des paroles qui constituent un véritable thrène (lat. threnus : élégies) reposant en grande partie sur la prophétie du vieillard Siméon. Cet apocryphe a inspiré les mélodies et les homélies de Georges de Nicomédie qui, dès la fin du IXème siècle, présise encore davantage le caractère atroce de ce thrène.
Il est indispensable de revenir sur ces textes afin de relativiser l'importance donné en général aux écrits postérieurs des mystiques de la Vallée du Rhin, dans la genèse de ces groupes. Certains les considéraient à tort comme nés exclusivement des Méditations et des Visions du Bienheureux Suso et de Sainte Brigitte. Les mystiques ne firent que reprendre et exacerber ce thème déjà bien connu des enlumineurs et des maîtres verriers.
En ce domaine les images précédèrent donc les sculptures de plusieurs siècles. Et les plus anciennes sont de type byzantin respectant les gestes d'ensevelissement de l'apocryphe de Nicodème.
Les Vierges de Pitié, peintes avant d'avoir été sculptées, se développent dans la statuaire avant la fin du XIVème siècle.
En Allemagne, elle virent le jour au début du XlVème, dans les couvents de nonnes mystiques de la Haute Vallée du Rhin dans le cadre des "Vesperbilder" ou images de Vêpres (l'heure des Vêpres, de cinq à sept, correspondant à la descente de croix).
En France, la plus ancienne, serait celle exécutée par Claus Sluter pour la Chartreuse de Champmol ; elle était alors accompagnée de deux anges suivant l'iconographie byzantine.
La plupart de ces groupes furent créés durant le XVème siècle et leur création fut encouragée par la multiplication des Confréries de Notre Dame de Pitié.

DESCRIPTION
La Vierge et le Christ sont inscrits dans une figure verticale que l'on ne rencontre guère qu'en pays de Loire.
La Vierge, assise sur un banc haut, ne porte pas la robe de veuve habituelle mais au contraire une robe à décolleté rond, rouge bordée d'or et son manteau-voile bleu ondule à peine autour de sa tête, laissant apparaître la chevelure ondée à l'intérieur ; son visage ne présente aucune manifestation de douleur.
Marie, porte son fils sur ses genoux, à l'horizontale, les jambes pendant à angle droit par rapport au sol. Elle le présente tourné vers les fidèles et la polychromie bien conservée nous permet d'appréhender l'émotion que pouvait provoquer sur eux la vision des écoulements de sang autour de ses cinq plaies.
Le drame de la Passion tend ici à disparaître derrière la présence de Marie Mère de Dieu, qui présente son fils, assise sur un trône comme elle le présentait enfant.
Le corps du Christ est petit par rapport à celui de sa mère et ce n'est pas une maladresse du sculpteur, mais plutôt une traduction de la douleur de la Vierge rêvant qu'elle tient sur ses genoux le Christ-enfant.
Il faut souligner la position assez inhabituelle de bras gauche du Christ passant par dessus le bras de sa mère mais que l'on peut trouver dans différentes régions :
- en Alsace,
- sur la Pieta de Bayon (Meurthe et Moselle),
- sur la Pieta du Musée du Louvre provenant de Montmorot (Côte d'Or).
A la base, la présence de deux bustes d'anges à la chevelure parfaitement gothique, supportant le groupe et tenant dans leur main le blason armoirié de son donateur est un signe de précocité dans le siècle.
Cette Pieta à la fois émouvante et sereine, au visage fin, au buste modelé de manière réaliste, est une œuvre d'art de belle qualité, traduisant bien la pensée chrétienne du XVème siècle.

ARMOIRIES
La présence du blason, tenu par les deux anges, signale l'offrande de cette sculpture par un couple dont les deux familles sont représentées sur cet écu.
A droite les armoiries de l'épouse peuvent étre avec certitude attribuées à la famille Bererd présente en Beaujolais. Un membre était gouverneur du château de Thizy au XVème siècle.
Dans la partie gauche figurent les armoiries de l'époux. Plusieurs familles de régions françaises différentes portent les mêmes armoiries. Cependant une alliance d'un représentant de la famille Bererd avec un membre de la famille Le Grand, originaire de Bourgogne et portant ces mêmes armoiries est hautement probable, ces deux régions ayant de nombreux liens .
Cette famille originaire de Baigneux remonte à Jehan Le Grand, capitaine et châtelain de Baigneux en 1360, dont le fils Claude Le Grand fut officier de la maison du duc de Philippe le Bon.
Plusieurs représentants de cette famille furent plus tard président du Parlement de Dijon et l'un d'eux devint maître d'hôtel ordinaire du roi.

ANALOGIE
On peut trouver une certaine analogie entre notre Piéta et la Vierge de Pitié de la cathédrale de Saint Flour, datant de la deuxième moitié du XVème siècle.
Bien que la position du Christ soit inversée sur l'une et l'autre, toutes deux sont assises sur un siège sans dossier, elles portent le même type de vêtement une robe découvrant le cou, et sont enveloppée dans un manteauvoile. Le traitement des mains du Christ et de Marie sont assez proches, mais les visages aussi présentent une certaine similitude, essentiellement dans le traitement des yeux.

BIBLIOGRAPHIE
Les Majestés du Cantal, Images de la Vierge en Haute Auvergne, Catalogue édité par le conseil général du Cantal, 1992, p. l75.
Statuaire Médiévale en France de 1400 à 1530, par Jacqueline Boccador, Editions les clefs du temps, 1974.